LA BÊTE AVEUGLE (1969)

 

Titre français : La Bête Aveugle
Titre original : Moju
Réalisateur : Yasuzo Masumura
Scénariste : Edogawa Rampo, Yoshio Shirasaka
Musique : Hikaru Hayashi
Année : 1969
Pays : Japon
Genre : Insolite
Interdiction : -16 ans
Avec Eiji Funakoshi, Mako Midori, Noriko Sengoku...


L'HISTOIRE Aki est une call-girl jeune et jolie, servant de modèle pour des photographies érotiques sado-masochistes. Alors qu'elle fait un tour dans une galerie consacrée à l'artiste pour lequel elle pose, elle surprend un homme aveugle tripoter littéralement la sculpture à son effigie. Aki en ressent un profond malaise et s'en va. Quelques temps plus tard, elle appelle un masseur à domicile se révélant être l'aveugle en question. A peine aura-t-elle le temps de le démasquer qu'il l'endort et la kidnappe avec l'aide de sa mère. C'est un cauchemar qui prendra les couleurs d'un fantasme qui commence...


MON AVISJalonné d'histoires d'amour tordues, le cinéma asiatique - et pas seulement le cinéma japonais d'ailleurs puisque les Coréens Kim Di-Duk ou Park Chan Wook mettent en scène très souvent des visions de la passion joliment déjantées - offrira l'un des maîtres étalons du genre, non pas dans le couplet de Nagisa Oshima, mais bien dans l'un des grands chefs-d'œuvre de Yasuzo Masumura, l'un des réalisateurs japonais les plus audacieux de son temps, abordant des thèmes aussi difficiles qu'originaux (les désirs sexuels des grandes victimes de la Seconde Guerre Mondiale ou l'homosexualité féminine par exemple) à travers une carrière particulièrement riche.

Masumura adapte à l'écran un grand nom de la littérature horrifique japonaise, Edogawa Rampo (en lisant son nom à la japonaise, cela donne volontairement Edgar Alan Poe), abonné à un style donnant la part belle à une horreur tout à fait viscérale et dérangeante mais dont les écrits restent malheureusement trop peu connus dans nos contrées. Un auteur qui fut également adapté il y a quelques années par un certain Shinya Tsukamoto, avec le monstrueux Gemini, ce qui n'étonne guère vu l'univers si décalé et si malsain du réalisateur de Tetsuo : The Iron Man.

Sur le lancinant et envoûtant thème musical de Hikaru Hayashi, la jeune Aki nous raconte le début de son histoire : des photos SM défilent, où le bondage est roi, où les chaînes métalliques s'étalent sur les corps nus de jeunes Japonaises aux regards perdus ; entièrement vouées et terrassées par la passion qui les enchaîne, au sens propre comme au figuré.

Lorsque Aki déclare Je m'appelais…, on saura d'emblée que l'histoire se terminera mal, ou que Aki ne sera plus la personne qu'elle était avant, qu'elle deviendra sûrement aussi dominée, blessée et soumise que les modèles sur les photographies.

Sa descente aux enfers débutera par un kidnapping organisé par un aveugle ! Un aveugle particulièrement fasciné par ce qu'il appelle l'art tactile. Coupé du monde et vivant avec une mère castratrice, Michio (c'est le nom de l'aveugle) ne s'adonne pas à la taxidermie, contrairement à son voisin de palier Norman Bates, mais sculpte des corps, des membres, des parties du corps humain. Il s'enferme dans un immense atelier, dont le mur est tapissé d'oreilles, de jambes, de bras, d'yeux, de bouches. Cet antre des sens, on le découvrira en même temps qu'Aki, avec une lumière éclairant petit à petit les différents coins de la pièce. Dali n'est certainement pas loin vu l'aspect surréaliste de cet univers entièrement recréé par un être frustré et obsédé par les courbes féminines.

Ce décor surréaliste sera le décor d'un combat sans merci puis d'une passion sans limites. Effrayée et désorientée, Aki refuse d'écouter les intentions de son ravisseur qui rêve d'en faire son modèle pour une sculpture féminine parfaite. Les tentatives d'évasion sont des échecs complets et la baraque de Michio semble plus que perdue au milieu de nulle part, Aki décide d'user de ses talents de manipulatrice…

S'il n'y a pas réellement de scènes de sexe dans le film de Masumura, La Bête Aveugle n'en reste pas moins furieusement érotique : le corps de la femme est un thème central, primordial. Ici, on pétrit, on masse, on embrasse, on touche ou on sculpte la peau et le corps du sexe faible, et en particulier celui de la jolie Mako Midori.

Masumura met en scène seulement trois acteurs, n'utilise que quelques décors, ne montre quasiment jamais les extérieurs : en fait toute l'action est principalement confinée dans cet atelier surréaliste, dont le centre est occupé par deux gigantesques corps de femmes où les héros vont se chercher et se trouver, se battre ou se lover. Lors d'une poursuite inespérée entre l'agresseur et sa victime, Masumura met magnifiquement en avant l'intelligence de Michio, dont les autres sens sont incroyablement affûtés : malgré sa cécité, il semble réellement voir la jeune femme et suit ses moindres mouvements. Inquiétant donc, mais irrémédiablement beau puisque la scène est bercée par le grand thème musical entêtant.

La relation entre les deux personnages principaux sera fondée tout d'abord sur une grande ambiguïté, avant de prendre une tournure violente, puis passionnelle, et encore violente : le décor s'assombrit, l'atmosphère, jusque là oppressante, devient davantage maladive, pourrissante. 

Masumura filme une passion extrême, où le sexe ne suffit plus, où le plaisir ne peut prendre forme que par la douleur, par l'automutilation ou le vampirisme ; ce qui permet à cette liaison de se fondre lentement en tragédie. Et malgré l'horreur et la folie destructrice qui s'emparent de cette dernière partie, quelque chose d'émouvant se dégage encore du film, comme si la beauté émergeait de là où on ne l'attend pas, de la douleur et de la souffrance des corps consentants et meurtris. A ce stade, on se demande si le film n'aurait pas dû se nommer L'empire des Sens, autre histoire mythique portée sur la passion SM.

Masumura signe là l'un des plus importants et l'un des plus hypnotisant film sado-masochiste de l'histoire du cinéma.




Jérémie MARCHETTI

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